La mémoire et la mer          

 

“Je vivais dans une sorte de malédiction confortable. Je m’étais arrangé pour ne rien laisser paraître jamais ni de mes angoisses, ni de mes envies, ni même de mes vœux les plus secrets et qui eussent risqué de me laisser en mauvaise posture devant tel ou tel de mes contempteurs. Je vivais masqué. Je veux dire par là, cette cire commode dont on se peint le visage et, bien mieux, les sentiments, dés qu’on se sent traqué, soumis des fois, et au mieux, vaincu. L’indifférence confine à l'insouciante optique de tout ce qui peut être regardé, ou même vu de biais, en douce, en rupture de courtoisie. Les voyous ne sont pas tous enfermés dans les prisons. C’est une idée reçue. Il en est qui vaquent en toute tranquillité dans les salons, dans la rue, dans les ministères. L’orgueil de ceux de ma race est trop évident pour qu’il soit nécessaire de se démasquer le moment venu. Le moment est toujours là, présent, indéniable. Je savais que je n’en sortirais jamais de cette brume visqueuse que je prenais plaisir à faire tâter autour de moi à qui voulait bien, et   dont je disais qu’elle était tout mon sentiment.
Je vivais.
Et maintenant, je vis. Seul.”
 
Léo FERRE
 
 
"La mort sera une surprise... L'inspiration, cette transcendance, est-ce Dieu ? Je ne me pose pas le problème mais j'affirme qu'il est énorme de dire  : Je suis athée. La religion, c'est la fin du monde ! Je lui préfère le beaujolais fraternellement dégusté avec un copain ! Mais qu'existe la
musique fait qu'on ne peut pas être totalement incroyant." 
Léo FERRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
2002
Madame la misère
A toi
La mémoire et la mer
Avec le temps
L'oppression
Les poètes
C'est l' printemps
L'amour fou
La folie
La solitude
Cette blessure
La vie est louche
Vingt ans
Comme à Ostende (J.R. Caussimon - L. Ferré)
Ne chantez pas la mort (J.R. Caussimon - L. Ferré)
"A Vos Plumes… !" Extraits de "Préface" et "Poètes... Vos papiers..."
L'âge d'or
 
 
 
 
 
 
Genèse
C’était un jour de Mars de l’année de grâce 2001…  Je ne songeais pas encore ce jour-là, qu’en répondant (dans l’urgence) à l’invitation de Marc COLIN de la Salle Léo Ferré de Lyon, j’allais immanquablement pénétrer dans l’élan passionné de redonner voix à quelques-unes des plus marquantes chansons de Ferré… et au désir de récidiver aujourd’hui! J’interprétais alors une dizaine de chansons de Léo devant -notamment- Marie et Mathieu FERRE, à l’occasion d’un petit festival autour des œuvres de Léo. J’eus alors toute liberté quant au choix des chansons, et ma sélection fut intuitive, voire impérieuse : Quelques œuvres connues, bien sûr, mais d’abord le souci de servir cette “quête des profondeurs” qui a caractérisé l’œuvre de Léo (surtout dans les années 70), à l’écart de cette étiquette de “vieil anar”, qui a trop souvent enfermé le personnage et détourné la puissance de son chant. En élaborant ce nouveau spectacle, j’ai voulu me situer aux antipodes d’un “hommage” ou d’une “célébration” théâtralisée, voire idolâtre… Je n’ai aucune raison “objective” pour chanter Léo… Juste une tenace sensation que ces chansons, lorsqu’on les habite, nous envahissent secrètement et créent une étrange alchimie : Je reste moi-même surpris d’une telle emprise émotionnelle, d’un tel “débordement”, où la pudeur et la rigueur gardent néanmoins le chemin d’accès… A ce stade, je puis sans hésitation parler de “révélation”. La question du droit, du sens, de l’opportunité, s’estompe alors, laissant place à la belle évidence : Je chante léo, et c’est tout bonheur ! Autre chose aussi : dans l’effervescence de ces retrouvailles, ce n’est pas rien de s’apercevoir que ces chansons, “Avec le temps”, n’ont rien perdu de leur force ni de leur authenticité, qu’elles reprennent vie avec la même juvénile tendresse, la même pertinente lucidité, la même force !…
Morice BENIN
 
Léo, l’albatros
C’était un oiseau de feu aux ailes déployées sur un temps d’incertitude et de folie très ordinaire… Jacques et Georges assuraient la permanence fluviale. Lui, trempait alors sa plume dans les éphémérides, nourrissant son feu d’une révolte sans concession, insatiable : Soif d’absolu et de nudité. Il resta fidèle à ce serment de vérité jusqu’à ses plus que soixante-dix printemps. Sans faillir. Il fut “populaire” sans se prostituer… Accessible, sans rien renier de son jardin d’adolescence… En retrait dans sa Toscane élue, mais présent à tous ses rendez-vous scéniques jusqu’au soir de sa vie, bref : Entier. Aimé ou détesté, car aux antipodes de la tiédeur, il choquait, et celà devait certainement lui convenir… Ironie du sort : Il mourut un 14 Juillet, confondant avec les flon-flons gouailleurs, son empreinte de braise et d’ardeur, son intarissable jeunesse. Léo, tu nous manques ! Ta sève créatrice nourrit aussi la génération montante… Tu avais si bien pressenti cet engourdissement qui se lit dans l’hébétude de nos douces chaumières “à la française”, secouée par les tours boursières décapitées… et les afghanes incertitudes… Léo, tu nous manques,
et c’est pour ça, aujourd’hui, que je te chante !
Morice BENIN
Léo, Mode d’emploi
Chanter Léo peut conduire au pire comme au meilleur ! Les écueils sont multiples, les récifs dangereux, Mais le port à la hauteur des espérances… Ferré a laissé une empreinte, un souffle si indélébile, qu’il s’agira avant tout de n’éroder ni la flamme ni la force ! Constatons d’abord que les personnalités de l’un et de l’autre s’accordent, qu’il y a “proximité d’âme”, profonde résonance dans “l’urgence à dire”, la fougue qui caractérise l’œuvre de Léo, et celle de Morice. Trente années d’âge environ séparent les deux chanteurs. Morice, comme toute une partie de sa génération, s’est abreuvé des mots de braise de ce “père-fondateur”. Ferré avait, dans ce décor, des allures de poète-visionnaire… Il devint alors pour beaucoup, la figure emblématique d’une soif de vivre sans concession ! Hé basta ! Gageons que ces retrouvailles, au-delà du temps, seront intenses et redonneront vie à ces œuvres puissantes, sensibles, bref : immortelles.
Morice BENIN
 
J'avais vingt ans...
L'irrésistible puissance de Léo nous submergeait, en même temps qu'elle nous traçait la route.
J'avais vingt ans...
Quelques effluves soixante-huitardes traînaient encore ici et là dans nos têtes mal équarries...
La soupe radiophonique tournait vinaigre, la poésie naphtalinisée nous hérissait le poil, bref, nous ne voulions plus de la rime pour la rime, ni compter nos alexandrins, ni limiter nos chansons d'un temps médiatiquement correct...
Nous étions tranquilles: Si Jacques, Georges et Félix assuraient la permanence fluviale, Léo, lui, trempait sa plume dans les éphémérides, nourrissant son feu d'une révolte sans concession.
Il y resta fidèle Jusqu'à ses soixante-dix printemps, sans faillir: Il fut "populaire" sans se prostituer, accessible sans rien renier de son jardin d'adolescence, en retrait dans sa Toscane élue, mais, jusqu'à la fin, présent dans tous ses rendez-vous scéniques.
Bref, entier, aimé ou détesté car aux antipodes de la tiédeur.
Ironie du sort : Il mourut un 14 Juillet, confondant avec les flon-flons gouailleurs son empreinte de braise, son intarissable jeunesse...
Alors nous, les "p'tits jeunes", dans son sillage, nous voulions tout et si possible tout de suite ! Il nous avait rendu affamés de vérité, de cette naïve et obsédante vérité nous menant certes droit vers quelques illusions féroces, mais qui nous fit mesurer le vide nous séparant des lieux communs et des insipides litanies du "matérialisme obèse" que nous fuyions. Léo fut notre boussole dans cette exode, et quelle boussole !...
ALORS AUJOURD'HUI ENCORE, CHANTER FERRE, c'est comme quitter la terre ferme pour l'assurance d'une croisière sans complaisance à travers les méandres du doute et d'une solitude peuplée de fantômes et de vieux grigous...
Il y a pourtant dans cet acte, comme une promesse de joie profonde, comme un retour vers les embruns de l'enfance: "La mémoire et la mer", toutes deux offertes.
Je voudrais par ce disque et le spectacle qui en suivra, restituer un peu de l'émotion et de la force que cet albatros de chanteur nous a léguées pour longtemps...
Léo, tu nous manques, et c'est pour ça aujourd'hui que je te chante !
                                Morice Benin, le 21 Septembre 2002